Je fais un pas. Puis deux. C'est déjà trop d'efforts pour moi, que de ne marcher vers rien. Je me laisse tomber gravement sur le sol. Je me cache les yeux, puis les rouvre précipitemment. Le bitume me fait mal aux genoux. Tant pis, ils souffriront. Le bitume.
Je ne suis pas vraiment entourée de rien. Je suis sur une grande route entourée de rien. Tiens, la pluie. Elle tombe là, comme un jour ordinaire, gracieuse et gracile, calme et paisible. La pluie ne connait pas le chaos, elle ne connait que le ciel et la terre. Naïve.
La pluie griffe mes joues glacées. Je les essuie du revers de ma manche, dégoulinantes, le tissu irrite ma peau. Je ne sais pas si ce sont des gouttes d'eau ou des larmes qui roulent sur mes joues. Je regarde à l'horizon, mais c'est vrai, il n'y a pas d'horizon. Pourquoi suis-je seule ? Pourquoi n'y-a-t-il rien ? Je ne me souviens plus.
La pluie s'arrête doucement, comme si elle voulait se faire pardonner, partir en silence, en paix. Je sais que si je ne me relève pas maintenant, je ne me relèverais jamais. Alors je me hisse péniblement sur mes deux jambes. Et je cours. Je cours. Je cours. Je cours toujours, je suis essoufflée mais qu'importe. Je ferme les yeux, la brise fraîche me fait pleurer. Tiens, n'avais-je pas déjà pleuré avant ? Je ne sais plus. Je m'approche dangereusement de rien. J'arrête ma course au bord de l'infiniment rien. Et soudain, là, je me souviens. Ses cheveux blonds, son visage d'ange, son sourire si beau, ses mains si fines, sa peau acidulée. Je ne me souviens plus si je l'aimais à la folie ou si je l'aimais à en mourir. A quoi sert ce genre de garçon ? A courir sous la pluie comme des dépressifs macrobiotiques, à avoir le même goût qu'une barbapapa hallucinogène, à donner des orgasmes à répétition, à m'embrasser rue du Faubourg-Saint-Honoré, à danser la valse sous un réverbère, à aimer une pauvre onychophage ? A manger un pot de tofu à 5h du matin, à me regarder te regarder ? Ce garçon là n'avait rien d'humain, il était un concept cruel dans l'unique but de rendre des filles aussi folles que moi, où peut-être à juste ne rendre folle que moi.
Est-ce qu'il a l'alcool joli? Est-ce que ses tympans sont déchiquetés à force que je lui crie "je te hais" dans l'oreille gauche et "je t'aime" dans l'oreille droite ? A-t-il aussi mal aux genoux que moi en ce moment ? Est-ce que si j'ouvre mes yeux il sera là ?
Je crois que je suis morte.


